« Depuis le début des années 2000, et plus encore depuis la loi de 2016 portant modernisation de la justice au XXIe siècle, les modes alternatifs de règlement des conflits s’insèrent aujourd’hui, sous le sigle MARC, en droit positif français. Ces changements suscitent dans notre procédure actuelle, héritée de la période postrévolutionnaire, un bouleversement à nul autre second ; ils traduisent une recomposition des rapports entre la société et l’État en matière de gestion de conflits.
Since the early 2000s, and even more so since the 2016 law on the modernization of justice in the 21st century, alternative dispute resolution methods have been incorporated into French positive law under the acronym MARC. These changes have caused a complete upheaval in our current procedure, inherited from the post-revolutionary period ; they reflect a recomposition of the relationship between society and the State in terms of conflict management » (Extrait)
« L’activité des conciliateurs de justice a connu un essor sans précédent consécutif à l’introduction, en 2016, de l’article 750-1 au Code de procédure civile en application de la loi de modernisation de la justice du XXIe siècle. Entre 2015 et 2023, le volume d’affaires a augmenté de 34 % et le nombre de conciliateurs de 50 % pour atteindre 190 000 affaires et près de 2 900 conciliateurs. Cette croissance s’est accompagnée d’un renouvellement de la population des conciliateurs marqué par la féminisation progressive de la fonction. Si la nature des affaires reste relativement stable, les saisines déléguées, qui représentent en moyenne 10 % de l’activité, reculent nettement depuis 2022. Une baisse tendancielle des taux de résolution est aussi observée. » (Extrait de justice.gouv.fr du 28/08/2025)
Dans la littérature consacrée à la médiation, l’ouvrage de Jacques Salzer et d’Eric Basso se distingue en ce qu’il adopte la forme d’un « livre dialogue » (p.3). À ma connaissance, il s’agit du premier ouvrage à retracer un échange entre un pionnier de la médiation, Jacques Salzer, et un praticien issu d’une génération plus récente, Eric Basso, conférant ainsi à l’ensemble une tonalité particulière. Les auteurs proposent une auto-analyse approfondie de leur pratique de médiateur, faisant preuve d’un esprit critique peu commun, en n’hésitant pas à évoquer les difficultés rencontrées lors de la gestion de certaines situations.
La présentation des vingt cas, dont la majorité émane d’Eric Basso, s’appuie sur une grille d’analyse qui laisse une large place aux « questionnements du médiateur », mais aussi sur « ce qui a fonctionné » et sur « ce qui aurait pu être fait différemment ». Les développements intitulés « pour aller plus loin » à la fin de chaque analyse s’avèrent particulièrement pertinents ; ils permettent aux deux auteurs d’approfondir le débat sur des questions centrales et parfois controversées, telles que les apartés, la visioconférence ou le rôle de l’avocat.
Si la majeure partie des cas s’inscrit dans le cadre des entreprises et organisations du secteur de la santé, les auteurs prennent soin de ne pas s’enfermer dans ces contextes spécifiques. Ainsi, ils abordent tant les relations interindividuelles, à l’exemple d’un dossier de harcèlement au travail (p.15), que des dynamiques collectives, comme dans le cas d’un conflit entre un directeur d’agence et ses collaborateurs (p.43). La dimension familiale est également explorée à travers des conflits entre associés, opposant une mère à son fils (p.53) ou deux frères (p.62). Pour offrir une typologie plus complète, Salzer et Basso ne s’en tiennent pas à la « médiation curative », mais abordent également ce que l’on nomme parfois la « médiation préventive » (p.150).
À travers ces études de cas, il convient de souligner que les auteurs ne se limitent pas à une description factuelle, mais proposent une véritable analyse approfondie, exposant non seulement les parties impliquées, mais aussi leur rôle tout au long du processus de médiation. Un soin particulier est apporté aux enjeux de gestion du processus, dans une approche résolument non dogmatique, laissant place au débat et à la réflexion critique. Ainsi, la question du recours ou non à la « médiation navette » pour surmonter les réticences à la rencontre directe (p.101) est évoquée, tout comme l’organisation d’ « apartés » et la gestion de la confidentialité des propos échangés dans ce cadre. La question du respect du principe de confidentialité est également abordée en fin de processus avec le problème de la « communication des éléments de l’accord à l’autorité qui a demandé la médiation » (p.14).
De même, la problématique de la co-médiation fait l’objet d’un examen nuancé, les auteurs proposant un comparatif des avantages et inconvénients de ce mode d’intervention (p.119), et s’interrogent sur l’intérêt d’impliquer « deux ou plusieurs médiateurs de cultures professionnelles différentes », tant pour la compréhension d’un cas, que sa résolution (p.131). Ils confrontent également leurs perspectives sur l’adoption de nouveaux dispositifs, tels que la visioconférence, notamment depuis la crise de la COVID-19.
Enfin, la dernière partie de l’ouvrage aborde « les freins à la médiation » car comme j’ai pu maintes fois l’écrire, dans nos sociétés la médiation demeure encore une « contre-culture » et les auteurs à partir des cas présentés décrivent ces « freins » comme l’impact des « réseaux sociaux » (p.134), ou encore le refus des médiés de « continuer une médiation » (p.140) ou bien « le commanditaire qui refuse la solution des parties » (p.144).
Toutefois on peut regretter qu’aucune section spécifique ne soit consacrée à une synthèse de ces analyses, visant à dégager, au-delà des particularités, les caractéristiques communes des processus de médiation étudiés laissant présager l’existence d’un rituel commun de médiation quel que soit le champ d’intervention du médiateur ou la nature du conflit. De même, il aurait été judicieux que les auteurs insistent sur la dimension normative de la médiation qui, outre le rétablissement du dialogue entre les personnes concernées, permet d’instaurer, via l’accord final, un nouveau cadre relationnel, voire d’impulser des évolutions organisationnelles dans les institutions ou entreprises.
Malgré ces quelques réserves, , je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage. Fidèle à l’esprit d’ouverture des auteurs, il propose, de façon concrète, des clés de compréhension et d’action pour la gestion des différents cas de médiation, qu’ils se soldent par un succès ou par un échec. Ce livre constitue ainsi une référence précieuse en matière d’analyse des pratiques, les auteurs étant parvenus à extraire de chaque cas des enseignements pertinents pour enrichir les pratiques de médiation.
« Le Médiateur de la République, les médiateurs du livre, les médiateurs chimiques, l’agent de médiation, l’enseignant-médiateur, le parent-médiateur, la médiation des apprentissages… Comment s’y retrouver ? Parle-t-on de la même chose ou n’aurait-on pas dû parfois choisir un autre mot pour ces situations visiblement si différentes ?
Médiation dans les conflits sociaux, médiation familiale, médiation de voisi nage, médiation à l’école… Retrouvant souvent aux détours de tous nos chemins, les termes médiation et médiateur, nous avons appris à les reconnaître comme liés aux règlements des nombreux conflits qui émaillent notre vie sociale et individuelle puis, petit à petit, à leur prévention. Spontanément, nous les décryptons en fonction de leur contexte. Mais que veulent bien dire exactement ces mots ? « (Extrait)
« Depuis plus d’une trentaine d’années, il est fait référence à la médiation sociale comme mode de réponse à des situations très diverses, voire comme « la » réponse quand la parole publique ne passe plus. De quoi s’agit-il ? Pourquoi fait-on appel à cette fonction – ou à ce terme – de façon si fréquente et dans des contextes multiples ?
En fait, la médiation apparaît dans un double mouvement.
Une médiation institutionnelle : ce terme est utilisé pour la première fois dans le cadre d’une fonction officielle, en 1973, avec la création du Médiateur de la République. Quelques années plus tard, apparaissent les premiers médiateurs dans les conflits sociaux.
Une médiation « citoyenne », née dans les années 1980 au sein même des groupes sociaux de milieux populaires : les femmes relais, les grands frères (Extrait)
« On sait que la médiation est l’une des formes anciennes de règlement des litiges, elle remonterait à des millénaires. Elle permettait dans les sociétés primitives de mettre fin à toutes sortes de conflits, tant entre particuliers qu’entre groupes sociaux opposés. Dans un monde, écrivait Emile Tyan1, parlant lui de l’Arabie préislamique, ou il n’existe pas de puissance publique ni d’État organisé, le tahkim – mot qui littéralement signifie arbitrage – va servir à tempérer le recours à la justice privée, ce qu’on appelle le thar, la loi du talion, œil pour œil, dent pour dent. L’intervention d’un hakam (arbitre) empêchera l’exercice du thar (vengeance) par la recherche d’un accord entre les parties pour établir le montant de ce qu’on appelle la diya, une compensation pécuniaire qui remplace le thar. En l’absence d’un système judiciaire organisé, c’est en toute matière qu’il pourra être fait appel au hakam aussi bien pour répondre à de simples dissensions familiales que pour résoudre des litiges entre particuliers ou même des querelles de pouvoir. Il peut arriver, parfois que le chef du clan, de la tribu, ou le sage du village prennent eux-mêmes l’initiative d’intervenir pour mettre fin au litige, notamment au cas où celui-ci risque de s’élargir : Mais lorsqu’il s’agit d’intérêts privés, c’est le plus souvent les parties elles mêmes qui conviennent de confier à un tiers le soin de trouver un accord. Dans les deux cas, il y a une interposition dans le litige d’une ou de deux personnes appelées hakam qui vont essayer de concilier les parties et de trouver avec elles une solution pouvant mettre fin au différend sans en référer à des normes préétablies ou à une autorité publique. » (Extrait)
« L’étude proposée ici sur le contenu et le sens de la médiation sociale et interculturelle s’appuie sur une analyse des pratiques – diffuses ou professionnelles – à la lumière des théorisations ou conceptualisations empruntées aux sciences humaines et sociales, plus particulièrement la psychosociologie, l’anthropologie culturelle, la psychanalyse. L’auteur insiste sur l’institutionnalisation et la codification progressives des activités médiatrices depuis le milieu des années 1970 et sur leur insertion dans le corps des professions dites « nouvelles », dont la vocation est de faciliter et réguler la vie sociale, en traitant les tensions et conflits, selon des modalités diverses, mais toujours dans le respect d’une déontologie concertée et des valeurs cardinales de la société libérale démocratique. L’identité professionnelle des médiateurs s’est construite à mesure que se sont précisés et structurés les modèles et schémas de référence de l’intervention médiatrice, en même temps que se sont diversifiées les composantes démographiques et culturelles de notre société. » (Extrait)
« This study is about the content and meaning of social and cross-cultural mediation. It is based on an analysis of both professional and non-professional practices, viewed in the light of theorization and conceptualization taken from the social and human sciences, in particular, social psychology, cultural anthropology, and psychoanalysis. The author stresses the progressive institutionalization and codification of mediating activity which has been going on since the mid-1970’s, and their inclusion in professional groups known as « new ». The aim of such groups is to facilitate and regulate social life, dealing with tension and conflict by diverse means, but always with respect for deontology and the cardinal values of liberal democratic society. The mediator’s professional identity has been constructed in tandem with both the refinement and structuring of models of mediation, and the diversification of the demographic and cultural components of our society. » (Extrait)
Avant-propos L’historiographie de la médiation à travers sa typologie et ses différentes étapes nous a donné l’envie de travailler sur une thématique dont nous croyons qu’elle apportera des éléments positifs à la gestion des conflits. La médiation est plus que jamais nécessaire. Loin de posséder un bâton magique, elle contribue à éloigner les conflits en proposant des solutions négociées et consensuelles aux parties en conflit. Dans le cas du Tchad et comme partout ailleurs, l’efficacité de l’institution depend avant tout de son adaptation aux valeurs socioculturelles du temps et de l’espace. Qu’il s’agisse des conflits impliquant administration et administré(s), inter ou intracommunautaire, ce sont après tout des conflits de sociétés. Des réformes en réformes, des pays comme l’Espagne, le Portugal puis la France, ont adopté une stratégie qui a consisté à fusionner plusieurs Autorités Admministratives Institutionnelles (AAI) pour en faire une importante Autorité Administrative Indépendante Spécialisée (AAIS) dont l’objet principal, justifient-ils, le renforcement de l’institution dans le domaine de l’hybridité et de l’indépendance aux pouvoirs. Ce point reste d’ailleurs discutable. Avec cette nouvelle vision, l’institution s’adapte au développement socioculturel de l’espace européen pour se charger de la protection non juridictionnelle des droits fondamentaux de la personne. Et c’est au moment où nous bouclons notre travail sur la gestion des conflits à travers l’institution tchadienne que le destin a voulu que la médiature de la République tchadienne soit supprimée par le Forum chargé des réformes institutionnelles qui a eu lieu à N’Djamena (Tchad) du 19 au 27 mars 2018.